BEI : peut-on intégrer le développement aux limites de l'environnement?

En janvier dernier, 800 personnes sont hospitalisées suite à l'ingestion d'eau contaminée. Selon toutes vraisemblances cette contamination serait due à une fuite d'acides provenant de la mine de cuivre de Mopanie au Nord de la Zambie qui se serait propagée dans les nappes phréatiques. C'est le deuxième incident, le première fût en 2005, que connaît cette mine détenue par le groupe Glencore fondé par Marc Rich* et ayant bénéficié d'un prêt d'une banque publique européenne, la BEI (Banque Européenne d'Investissement).

 

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James Decaupenne
Les bureaux de la Banque Européenne d'Investissement dans le 1er arrondissement de Paris

 

Créée en 1958 dans le cadre du traité de Rome, « la BEI a pour mission de contribuer à l'intégration, au développement équilibré et à la cohésion économique et sociale des Etats membres de l'UE ». Pour se faire elle emprunte sur les marchés financiers et étant un organisme sans but lucratif, ses prêts sont accordés à des conditions très avantageuses. Ce n'est qu'en 1962 qu'elle commence à financer des projets en Afrique et aujourd'hui voit sa participation financière hors Europe atteindre 13% de son budget, depuis la Chine jusqu'au Brésil vers divers secteurs tels que l'énergie, l'eau, les communications, l'industrie et les intermédiaires financiers. La BEI finance en moyenne 300 projets par an pour un effectif de 1400 personnes (10 fois moins que la Banque Mondiale) composée essentiellement de financiers, d'ingénieurs et d'économistes.

Au sein de l'Union, la BEI se plie aux normes européennes. Mais dans les pays du Sud, elle jouit d'une certaine liberté...

Méconnu du citoyen européen, elle fait pourtant parti des premiers bailleurs de fonds au monde (son portefeuille prêt est deux fois plus élevé que celui de la Banque Mondiale). Sa mission hors Union Européenne est de promouvoir un développement durable au bénéfice des populations des pays pauvres dans lesquels elle intervient. Pourtant selon certaines ONG, comme les Amis de la Terre, il n'en est rien. Sous couvert de prérogatives louables, la BEI n'alloue en réalité qu'une part très faible de ses fonds (qui sont estimés à 45 milliards d'euros par an) aux financements de projet à vocation de réduire la pauvreté, et pour le développement social et environnemental. Selon eux le BEI ne jouerait pas assez son rôle de banque de développement « surtout quand on voit que 90% des financements de la BEI en Amérique latine depuis 1993 ont été accordés soit à des filiales d'entreprises européennes, soit à des grandes multinationales. Des organismes qui n'ont pas besoin d'aide financière » s'exclame M. Anne Sophie Simpere, membre de l'ONG les Amis de la Terre en charge du dossier sur la BEI. Cette dernière se comporte donc dans la pratique comme une institution « privée » axée sur des projets dans lesquels les retombés économiques sont certains et élevées, et qui ont souvent un impact destructeur pour les communautés et leur environnement.

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James Decaupenne
Les bureaux de la Banque Européenne d'Investissement dans le 1er arrondissement de Paris.

Une critique majeure à l'encontre de la BEI est liée au floue entourant ses normes environnementales et sociales dans le cadre de ses interventions en dehors de l'Union Européenne. Au sein de l'Union, la BEI se plie aux normes européennes. Mais dans les pays du Sud, elle jouit d'une certaine liberté : les documents normatifs rendus publics se réfèrent à une multitude de principes vagues, sans procédures opérationnelles, ou à l'application du droit européen « en fonction des conditions locales », ce qui permet de présager une marge d'interprétation bien trop large selon la société civile.

« Tout n'est pas blanc ou noir... »

De son côté le directeur de la BEI en France, M. Henry Marty-Gauquié, s'en défend et oppose une vision qu'il considère plus pragmatique que celle plutôt « naïve » de certaines ONG. « Tout n'est pas blanc ou noir [...] Nous sommes conscients que certains projets auront un impact négatif sur l'environnement mais nous tâchons de peser le pour et le contre en adéquation avec nos critères en matière d'environnement mais peut-on priver un pays de ses richesses et in fine de son développement ? [...] » s'interroge M. Marty-Gauquié. Selon lui il est inconcevable de penser que l'on peut appliquer les normes européennes dans les pays en voie de développement tout simplement parce que « l'on se confronte à des obstacles technologiques et de compétences trop importants qui ne permettraient pas la viabilité économique d'un projet » ; d'où le recours à des techniques obsolètes et interdites aujourd'hui en Europe telles que l'emploi de produits chimiques pour l'assainissement de l'eau en Afrique.

Les Amis de la Terre accuse la BEI d'agir dans l'opacité, sans normes sociales et environnementales claires et lui reproche d'être impliquée dans des projets très controversés comme ceux des mines de cuivre de Mopanie, de Bwana Mkubwa et de Mufurila en Zambie (le canal d'évacuation de l'usine de Mufurila, aux mines de Mopani présente une eau couleur bleu-vert car saturée en sulfate de cuivre. Or des villages dépendent de cette eau polluée pour leur vie quotidienne), le pipeline Cameroune-Tchad (nécessitant une déforestation et le déplacement de tribus autochtones), ou le projet minier de Tenke Fungurume en République démocratique du Congo (RDC). Il constitue le plus gros gisement de cuivre jamais exploité en RDC et a bénéficié d'un prêt de la BEI de 100 millions d'euros malgré le rapport de la commission d'enquête ayant fait état de la nullité du contrat tout comme d'autres signés pendant les guerres car entachés par la corruption. De plus il s'agit de projets appartenant au secteur des extractions qui « par définition ne sont pas durables puisqu'une fois vide la mine ferme et ont un impact sur la faune et la flore désastreux » explique M. Anne Sophie Simpere. Mais depuis le boom de la demande des matières premières, la BEI octroie de plus en plus de prêts vers ce secteur au détriment de l'environnement.

Toutefois M. Anne Sophie Simpere reconnaît que l'institution européenne n'est pas fermée aux dialogues et dénote des signes d'améliorations « comme quoi nos campagnes d'informations marchent. Pendant longtemps elle a été à l'abri de ce genre de pression, aujourd'hui il y a un changement ». Selon elle de plus en plus de personne au sein de la BEI amorcent un virement de leurs positions. Lentement mais c'est déjà un début.

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James Decaupenne
Hall d'entrée de la BEI

Le pays in fine devra, tout comme nous le faisons, externaliser son développement vers d'autres pays moins développés.

Finalement l'exemple de la BEI met en évidence le véritable enjeu : peut-on intégrer le développement aux limites de l'environnement ? Le cas de la banque européenne d'investissement est assez révélateur. En effet même si cette dernière se pare d'une vision plus globale, plus réaliste, en adéquation avec le contexte socio-économique du pays dans lequel elle intervient, elle n'aide néanmoins pas ce pays à se développer sur le long terme. Elle lui transmet à travers nos méthodes de développement notre approche de l'environnement. Le pays in fine devra donc, tout comme nous le faisons, externaliser son développement vers d'autres pays moins développés. Or ce processus a sa limite : la planète. Elle est ni extensible ni inépuisable. Même si les mentalités évoluent et que la société civile semble être de plus en plus sensibilisée à la protection de l'environnement, il semble perdurer dans les sociétés productivistes un certain détachement vis-à-vis de l'environnement faisant de la nature un site d'extraction et un produit jetable de l'économie libérale. L'enjeu réel est un changement de perspectives, la fin du fatalisme qui exclut tout échappatoire, toute alternative aux vues de la nature de notre économie. Notre développement pourrait sans doute se faire sans le détriment de l'environnement mais pour cela il est urgent de reconsidérer notre conception du développement à la question environnementale qui se manifeste de façon de plus en plus pressante.

J. Decaupenne

 


* Fondateur de la société Glencore, Marc Rich est un des principaux promoteurs du mécanisme des préfinancements pétroliers qui permet à un pays africain de s'endetter sur ses revenus pétroliers à venir, souvent au bénéfice des dirigeants. Il a été poursuivi par les Etats-Unis pour rupture d'embargo avec l'Iran et est impliqué dans des scandales tels que armes contre pétrole.

 

 

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