Cinq barres de céréales énergétiques

Jean-Luc Westphal, un agriculteur alsacien écolo et ambitieux vient de lancer son chantier. D’ici l’automne, cinq hangars de 360 mètres de long chacun, abriteront une unité de fabrication de granulés de céréales : “le charbon de demain”. Et supporteront 35 000 m² de panneaux photovoltaïques. La plus grande surface intégrée de France.

La canne de maïs attend l'arrivée des hangars

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Quand Jean-Luc Westphal a envoyé sa demande de raccordement à EDF (appelé Électricité de Strasbourg en Alsace) pour son projet photovoltaïque d’une puissance de 4,5 mégawatt, le fournisseur d'électricité lui a répondu : “vous voulez dire 4,5 kilowatt !”, consommation habituelle d’un foyer. Et bien non, le projet de l’agriculteur alsacien vise bien à fabriquer 4,5 mégawatt, soit l’équivalent de l’alimentation en électricité de la commune voisine, de 4500 habitants, Ingwiller.

D’ici septembre, cinq hangars longs de 360 mètres chacun, devraient sortir de terre entre Weinbourg et Ingwiller, dans le nord des Vosges. Écologique dessus : sur les toits, 35 000 m² de panneaux solaires, soit plus de six terrains de football, ce qui en fait la plus grande installation photovoltaïque de France. Écologique dessous : à l’intérieur des hangars, des résidus de récolte et des déchets de coupe de bois seront séchés et transformés en granulés destinés à alimenter les chaudières, de type chaudières à bois, de collectivités et de particuliers.

Le premier "énergie-culteur"

Jean-Luc Westphal, qui gère avec son frère une exploitation agricole de 200 hectares essentiellement céréalière, voulait se diversifier. Passionné de développement durable depuis toujours, il souhaitait produire de l’énergie à partir de son activité. Après avoir réfléchi aux éoliennes, puis à un carburant céréalier, il décide de valoriser les déchets de céréales issus de la récolte, en les utilisant comme combustible de chauffage.

En 2003, son frère et lui sont les premiers à mettre en place une chaudière à céréales en France. Jean-Luc Westphal l’utilise encore aujourd’hui pour chauffer son foyer :

L’objectif des granulés de résidus de céréales est d’utiliser des matériaux renouvelables pour se chauffer et non de la matière fossile comme du fioul. Même principe que la chaudière à bois, couramment utilisée chez les particuliers, sauf qu’on enfourne des résidus de récolte plutôt que du bois. Pour une meilleure combustion et des questions pratiques, le bois ou les résidus de récoltes doivent d’abord être transformés en granulés, aussi nommés “pellets”. Ils se présentent sous forme de granulés marrons qui ressemblent, à si méprendre, à de la nourriture pour bétail. Alsace Pellets, premier fabriquant d’Alsace de granulés de bois, s’en est fait une spécialité. Démonstration:

Parce que quand on est écolo, on est écolo, Jean-Luc Westphal a décidé de faire sécher son mélange de biomasse naturellement et non pas dans un séchoir mécanique. D’où la nécessité de construire ces cinq hangars monumentaux.

Un rendement supérieur au bois, un coût inférieur au fioul

Moins chers, les pellets nouvelle génération mêlant des résidus de céréales et de bois, créent un nouveau marché. Si 120 agriculteurs alsaciens alimentent déjà leur chaudière avec des résidus de récolte, enfourner des cannes de maïs dans son garage n’est pas accessible à tous. Christophe Gintz, responsable des énergies renouvelables à la chambre d’agriculture du Bas-Rhin, salue l’ouverture du procédé aux particuliers :

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L’agriculteur alsacien n’est pas un doux rêveur écolo. Qui dit séchage naturel, dit aussi faible coût de production : “Une fois transformée, 2,2kg de paille de blé équivalent à un litre de fioul pour moitié moins cher”, explique Jean-Luc Westphal. Outre la faible émission de CO₂, la combustion de la biomasse céréalière est aussi peu onéreuse.

Mais toutes les cultures n’ont pas la même valeur énergétique. Si Jean-Luc Westphal assure que “leur rendement sera bien supérieur au bois”, il pense aussi à implanter de nouvelles céréales au rendement énergétique encore supérieur, comme le Sorgho, cette plante herbacée qui ressemble au maïs mais qui a un rendement de 25 à 30 tonnes par hectare contre seulement 6 tonnes pour la paille de blé. Cette année, il va essayer de planter 15 à 20% de ces céréales énergétiques. S’ils sont convaincants, ils pourraient recouvrir la totalité de l’exploitation.

22 millions d’euros d’investissement

C’est en voyant que le projet nécessitait d’énormes infrastructures que Jean-Luc Westphal a pensé à les couvrir d’une toiture photovoltaïque. Coût : 20 millions sur les 22 millions d’euros de l’investissement global. Un projet pharaonique. Jean-Luc Westphal a dû démarcher les banques. Au total elles sont trois à financer le projet. C’est aussi un message fort pour tous les agriculteurs, comme lui, qui avait repris, en 1984, cette petite exploitation familiale de campagne.

EDF : un partenaire et un concurrent

L’amortissement de l’investissement est prévu sur onze ans. EDF a une obligation de rachat de l’électricité produite par les panneaux solaires. Cette vente lui assure donc une rentrée d’argent régulière. Ces nouveaux enjeux, la hausse des prix des matières fossiles, comme le fioul ou le pétrole, poussent de plus en plus les agriculteurs vers des alternatives écologiques... Qui font d’eux des “énergie-culteurs”. Si pour Jean-Luc Westphal, il s’agit de la solution d’avenir, la chambre d’agriculture est plus nuancée et pointe un nécessaire équilibre entre énergie et alimentation.

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En décidant de créer son combustible à chaudière, l’agriculteur fait un grand saut dans le monde ultra concurrentiel des multinationales pétrolières et nucléaires. Un seul interlocuteur : EDF (Électricité de Strasbourg en Alsace). L'entreprise publique se doit de lui acheter son électricité. Mais le raccordement des hangars de Jean-Luc Westphal au réseau d’EDF est au frais de l’agriculteur l’agriculteur. Reste que les producteurs d’énergies renouvelables sont à la fois concurrents et fournisseurs d’EDF. Une situation ambigüe.

La ferme de Weinbourg
Matthieu Poissonnet
La ferme de Jean-Luc Westphal. D'ici septembre cinq hangars s'ajouteront aux deux silos.

Lexique

  • Biomasse : Le terme "biomasse" désigne au sens large l'ensemble de la matière vivante. Depuis le premier choc pétrolier, ce concept s'applique aux produits organiques végétaux et animaux utilisés à des fins énergétiques ou agronomiques.
  • Pellets : bâtonnets cylindriques de combustible compacté. Il est principalement issu du compactage des résidus de scieries comme les sciures et copeaux de bois. Il peut être également constitué d'autres matériaux tels que les restes de céréales des récoltes agricoles ou de betteraves de l'industrie sucrière. On les appelle aussi granulés.
  • Photovoltaïque : forme d’énergie renouvelable qui permet de transformer les rayons solaires en électricité grâce à une cellule photovoltaïque. On parle aussi de panneaux solaires.
  • Valorisation : réutilisation d’un produit dans le traitement des déchets. Ici, il s’agit de la réutilisation des résidus de récoltes.
  • Biocarburant de seconde génération : il existe deux générations de biocarburants. Les carburants de première génération entrent en compétition avec les cultures alimentaires, alors que les carburants de seconde génération proviennent d’une agriculture à vocation seulement énergétique.

Matthieu Poissonnet

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