Cochonneries d'algues

L'élevageintensif a sinistré le littoral breton. Le sujet fâche, les écolos s’indignentet les éleveurs rechignent, les condamnations tombent, la nature suffoque… et lessolutions se font rares. En attendant, les familles se baignent dans des alguesen putréfaction. Enquête.

 

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(André Ollivro)
"Marée verte dans la baie d'Hillion"

 

« Il faut remettre le cochonsur la paille et la vache dans le pré », grommelle André Ollivro en arpentant la plage deson enfance. Le président de l’association « Halte aux maréesvertes » soupire et regrette une époque qui semble révolue : « Avant il y avait des gens partout etles gosses jouaient dans le sable ». Difficile à imaginer, au vu dupaysage : outre l’odeur nauséabonde de la vase, où l’on s’embourbefacilement jusqu’aux chevilles, on est loin de la station balnéaire en cartepostale. Le sable où jouaient les bambins n’est plus visible que sur la moitiéde la plage, et encore, c’est parce qu’on est en hiver. En été c’estl’intégralité de la baie d’Hillion (22120),petite ville des Côtes d’Armor, qui est recouverte d’une nappe formée decentaines de tonnes d’algues en décomposition… et le phénomène ne s’arrête paslà puisqu’il concerne aujourd’hui de nombreuses zones côtières du Finistère etdes Côtes d’Armor.

 

Laquestion des nitrates

Une petitecascade d’eau, qui ruisselle jusqu’à la mer, rajoute bien un peu de poésie autableau. Et pourtant, c’est de là que jaillit la source du problème. Cette eau,que venait puiser André Ollivro quand il était petit, est saturée de nitrates… Unvéritable poison, issu principalement des pratiques d’élevage intensifoutrancières dans la région. C’est en effet en Bretagne, et principalement dansles Côtes d’Armor, que l’on élève le plus de porcs en France : plus de 50%de la production nationale ; et les déjections de ces animaux dépassentlargement la capacité d’assimilation des terres armoricaines. L’agriculture,elle-même poussée à un régime maximum, contribue à la pollution des sols enraison des quantités d’engrais massives répandues sur les champs. Les nappesphréatiques sont contaminées par infiltration, souillent ensuite les coursd’eau, qui viennent finalement se déverser dans la mer. Aujourd’hui, la régionest officiellement classée « zonevulnérable aux nitrates d’origine agricole ». Car ces nitrates, transportéspar les cours d’eau, font le régal de l’ulve, une algue verte particulièrementdure à cuire communément surnommée « laitue de mer ».

A la bellesaison, l’ulve prolifère massivement dans les baies semi-ouvertes qui ponctuentle littoral : c’est cela qu’on nomme « marées vertes », paranalogie au drame de la « marée noire » provoquée en 1978 par l'AmocoCadiz sur les côtes du Finistère. Les marées vertes sont un désastre sanitaire,économique et social, ainsi que l’indicateur d’une rupture de l’équilibreenvironnemental. Sur le plan de la biodiversité, la prolifération anormale desalgues, exponentielle, se fait au détriment des autres organismes : « Lesbigorneaux, palourdes et vers à vase que l'on utilisait pour la pêche ontdisparu », regrette le président de l'association. Et toute la régionsemble touchée : « Les sols sont carbonisés », s'indigne-t-il,« et les élus laissent faire, quelle que soit leur obédiencepolitique ».

En effet,les conflits entre les associations et les maires ne sont pas rares. Celuid'Hillion refuse de mettre un panneau interdisant l'accès à la plage et nesemble pas fournir beaucoup d'efforts en ce qui concerne le ramassage desalgues : « car ramasser les algues, c'est avouer qu'on en a »,explique André Ollivro. Et certains élus ne peuvent se permettre de se fâcheravec les éleveurs, dont les revenus et les emplois font bien souvent vivre lescommunes.

 



Certainshabitants de la région sont exaspérés par ces décennies de laisser-allersanitaire : Yves, de Rennes, en a « marre de ce lobby porcin qui nouspourrit notre littoral, et de cette mafia qui s'enrichit sur le dos desgens ». Ce n'est hélas pas si simple : les éleveurs s'endettentsouvent jusqu'aux yeux pour acheter leurs équipements, et pratiquent donc desélevages concentrationnaires afin de rester rentables. De même pour lesagriculteurs, qui abusent des engrais dans leurs champs ; car la cultureintensive a rendu les sols extrêmement pauvres. Pour décrire ce phénomène,André Ollivro recourt à Tacite : « Pour avoir l'abondance, on a créédes déserts ». Et les oasis d'eau pure y sont difficiles à trouver...

 

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(André Ollivro)
"Les pieds dans les ulves"

 

Uncontexte tendu

Le 27 juin2007, la France s’est vue condamnée par la Commission Européenne à une amendede 28 millions d’euros ainsi qu’à une astreinte journalière de 117 882euros.

En marge dece contentieux, Eau et Rivières deBretagne s’est jointe à 3 associations (De la source à la Mer, Sauvegarde du Trégor, et Halte aux marées vertes) pourfaire condamner l’Etat devant le tribunal administratifde Rennes le 27 septembre 2007.

Janvier 2008, à l’heure où l’Institut français del’environnement publie un rapport alarmant sur la pollution des cours d’eauet où l’Institut de veille sanitaire édite un guide sur les infections dues àl’eau distribuée,Jean-Louis Borloo a fait appel de cette décision qui condamne le laxisme etl’inertie des pouvoirs publics.

Cetteinertie peut s’expliquer par les pressions exercées par le groupe des23 000 éleveurs porcins de France. Aujourd’hui, la profession affronte unegrave crise : le kilo de porc rapporte actuellement 1,25 €, mais coûte1,60 € à produire. Pour protester contre leurs difficultés, les producteurs deporcs ont organisé peu avant l’inauguration du Salon de l’agriculture unegrande manifestation à Rennes pour réclamer un plan de sauvetage de leurfilière. Difficile dans ce contexte de les inciter à appliquer de nouvellespratiques environnementales…

 

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(Jean-Philippe Genieys)
"Un cochon"

 

L'environnementn'est pas une priorité

L’écologiene semble pas avoir été, depuis le début des années 70 quand ont été poussésles premiers cris d’alarme, la priorité des pouvoirs publics. Patrice Plet, directeurde la Chambre agricole régionale de Bretagne, explique qu'on ad'abord voulu répondre à un « objectif social » en conservantun maximum d'emplois agricoles ; ceci afin d'éviter l'exode rural massif qu'ona pu observer dans le reste de la France. Préserver ces emplois est une noble cause, mais ne l'a-t-onpas fait au détriment de tout le reste ? Car dans certaines communes, letourisme a été anéanti par le phénomène des algues vertes. Qui voudrait venir fairebronzette sur un tapis de biomasse pourrissante ?

Face à cedésastre, le directeur plaide l'ignorance : « Les effets des nitratesne sont connus que depuis les années 70-80 », explique-t-il. « Onessaie de former les éleveurs à des pratiques moins nocives, mais ils n'ont pastoujours le temps ou l'argent pour s'occuper de ces problèmes ». Eneffet, travaillant jusqu'à 12 heures par jour pour des revenus souventmédiocres, les éleveurs et agriculteurs ne font pas de l'environnement unepriorité. Il y a bien des plans de répartition du lisierafin d'éviter les trop fortes concentrations de nitrates, mais cela reste peuefficace sur le plan pratique. Et le traiter, ce lisier, c'est possible ? « Biensûr », répond le directeur, « des procédés existent. Maisc'est toujours le même problème : dès que l'on installe une usine de traitementdans une région, des associations se forment pour se plaindre des odeurs et lafont fermer ».

Il sembledonc que ce soit la solution attentiste qui ait été retenue par lesresponsables. « Si l'on observe les courbes, on constate une diminutiondes nitrates dans les sols. Je pense donc que d'ici quelques années, lephénomène des algues vertes devrait diminuer », affirme Monsieur Plet.Soyons patients, donc…..mais en attendant, il faut recourir à des systèmes depurification très complexes pour rendre l’eau potable; qui ont pour effet derendre l'eau bretonne 22% plus chère que dans le reste de laFrance.

 


Quellessolutions ?

Jean-Louis Peyraud,directeur de recherche à l’Institut National de la Recherche Agronomique, expose quelques possibilitésd’amélioration de la situation :

 


On peut levoir, des solutions existent. Pas d’antidote universel, mais des voies viablesde bonification.

 

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(André Ollivro)
"Un tracteur procède au ramassage des algues"

 

Rencontreavec des éleveurs

Le 23février, le Salon de l’Agriculture a ouvert ses portes pour la 45èmefois. Le lieu idéal pour rencontrer des gens du métier ?

 


« Onn'a rien à voir avec ces pratiques »

Mais à quoiça ressemble, un cochon intensif ?! Sous les yeux des visiteurs, qui sont venusen masse au Parc des expositions, des centaines de bêtes de ferme se dandinentdans leurs enclos. Et des cochons, il y en a : des « large white », des « landrace »,des « porcs blancs de l'ouest »,des « porcs gascons », des « pies noirs du Pays Basque »,des « porcs de Bayeux »,des « culs noirs limousins »…de taille allant jusqu'à celle d'une petite vache. Quand vient leur tour, ilsaccompagnent leur éleveur qui les présente dans le ring. Pour des animaux dont le destin est de finir en rosette, ilsn'ont pas l'air malheureux : gras et dodus, ils répondent patiemment auxcaresses des visiteurs (malgré l'interdiction des pancartes).

Marion, unejeune briochine faisant ses études à Paris, est venue contempler les animaux.Pourquoi s'intéresse-t-elle au Salon de l'agriculture ? « Dans marégion », répond-elle, « on élève beaucoup de cochons mais on ne lesvoit jamais ! ». Est-elle consciente des problèmes que posel'élevage intensif ? Hésitante, elle dit avoir entendu parler des « conséquencesenvironnementales », mais n'en sait guère plus.

Leséleveurs, quant à eux, sont heureux de répondre aux questions. M. Petiot, quiest venu présenter quatre cochons,n'a pas vraiment le profil du tortionnaire animalier : ravi d'être là, ilsouhaite juste montrer son cheptel au public, et qui sait, peut-être gagner leconcours du plus beau cochon ! Nicolas Sarkozy s'est même montré aimableavec lui ce matin, et lui a serré la main.

Que fait-ilde son lisier ? « Nous on élève sur paille », affirme-t-il, « doncon le récupère pour l'utiliser dans les champs ». Que pense-t-il del'élevage intensif ? En souriant, il répond : « Ce n'est pas du toutnotre métier, on n’a rien à voir avec ces pratiques ».

De fait, untour du salon montrera que ces pratiques ne sont pas le genre de la maison.Tous les éleveurs présents, dont le mode de production est tout ce qu'il y a deplus traditionnel, semblent privilégier la qualité à la quantité ; et bienqu'ils ne roulent pas sur l'or, ils sont satisfaits de leur métier. Lesvendeurs enthousiastes proposent à prix d'or des produits qui renferment des trésorsde savoir-faire régional.

Etl'environnement, dans tout ça ? Une salle entière lui est consacrée : unpeu partout des panneaux appellent au respect de la nature et une dizaine dechercheurs en blouse blanche s'affairent à répondre aux questions du public.

Pas facilede trouver des coupables au Salon de l'agriculture... Si l'on veut y veniradmirer l'élite du monde agricole traditionnel, on ne sera donc pas déçu. Maisl'on reste perplexe, cependant, quand on sait que la majorité des produitsconsommés par le grand public n'a rien à voir avec ces merveilles du monderural : les grandes entreprises de l'agro-alimentaire réfléchissentessentiellement en termes de coûts et de marges, et pour elles la viande deporc bon marché sera toujours plus rentable que du cochon « qui mangedes patates et boit du petit lait », pour reprendre l'expression de M.Ollivro.

Une bienétonnante vitrine, donc, d’un secteur dont 99% de la production provientpourtant aujourd’hui, en France, d’élevages intensifs.Le Salon de l’agriculture se veut manifestement plus démonstratif quereprésentatif, plus modèle que fidèle. On y trouve quelques verrats excités,mais peu de véracité. La face cachée de l’élevage français sera-t-elle auprogramme du prochain salon ?


Quepenser de tout ça ?

Ecart entre les recommandations des experts et lesactions politiques, écart entre les résolutions affichées et les moyens deséleveurs, écart entre les mesures souhaitables et les réflexes individualistes,écart entre les directives supranationales et les réalités locales… Entre l’optimumet le réalisable, c’est le grand écart et les Français semblent manquer desouplesse.

 

 

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