Eau et normes européennes: la France risque de passer à la caisse

Saviez-vous qu'en ville, on marche sur l'eau ? Pourtant aucun miracle. Sans le savoir mais surtout sans le voir, la vie des citadins est rythmée par un long fleuve pas si tranquille : celui de leurs eaux usées. Chaque habitant des villes en est une des sources en salissant en moyenne 200 litres d'eau potable tous les jours.

Vieux Paris: un coin pittoresque de la Bièvre.
Vieux Paris: un coin pittoresque de la Bièvre.

 

A Paris et dans les départements périphériques, le Syndicat interdépartemental d'assainissement de l'agglomération parisienne (SIAAP) est chargé d'épurer de manière de plus en plus drastique les eaux usées de huit millions de personnes chaque jour. Une mission qui n'est pas encore tout à fait menée à bien car la barre des exigences en matières de dépollution des eaux est régulièrement relevée par l'Europe.

Déjà condamnée par deux fois pour son non-respect des normes européennes en matière d'assainissement, la France risque aujourd'hui des sanctions financières. L'impatience de plus en plus pressante de Bruxelles a toutefois le mérite d'accélérer la modernisation des structures d'assainissement en France et la recherche de solutions alternatives pour la dépollution des eaux usées.


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La France condamnée en matière d'assainissement.

En 2001 et 2002, deux coups de bâtons tombent sur la France. Cette dernière est condamnée par la Cour européenne de justice pour manquement à ses obligations en matière de qualité de l'eau définie par les directives de Bruxelles de 1991 et 2000. La France est-elle une si mauvaise élève en Europe ? Pourtant non. Jusque dans les années 1990, l'hexagone faisait même figure de premier de la classe. Les législateurs français ont été les premiers en 1964 à fixer des objectifs de qualité pour chacun des départements. Ils ont aussi muni le pays d'un important volet pénal contre les pollueurs. En 1992, la directive européenne sur les eaux résiduelles urbaines (DERU) réveille l'élève qui, entre temps, s'était endormi sur ses lauriers. La compétence des communes dans la gestion de l'eau est alors renforcée : toutes les villes de plus de 2 000 habitants doivent être équipées d'un système de collecte et d'épuration des eaux résiduaires en 2005. Une injonction toujours non appliquée en France. Ce retard est l'une des causes de la susceptibilité grandissante de Bruxelles. Dans un désir d'harmoniser les politiques européennes concernant l'or bleu, l'Europe émet la Directive cadre sur l'eau (DCE) en 2000. Le récent Grenelle de l'environnement français en reprend dans ses prescriptions les principaux axes : éliminer les polluants les plus dangereux ou encore diminuer de 50% l'utilisation des pesticides parvenir d'ici 2015 à un bon état écologique des eaux.

Pour répondre à ces nouvelles exigences, le SIAAP a mis sur pied un ambitieux Schéma directeur d'assainissement sur la période 2007-2021 d'un coût de 4 milliards d'euros. A l'enjeu économique important, le SIAAP souhaite aussi répondre à un défi d'ordre social : faire accepter aux riverains la cohabitation avec les nouvelles stations d'épuration.

Inauguré en 2007, le site "Seine-Grésillons" à Triel-sur-Seine (78) a été conçu pour relever ce défi et répondre à un objectif "zéro nuisance". Souhaitant visiter une station d'épuration pour comprendre le retraitement de l'eau usée et savoir si elle reste un outil d'avenir, ce n'est, en effet, ni l'odeur, ni le bruit qui nous ont guidés jusque là :

A "Seine-Grésillons", 100 mille mètres cube d'eau sont traités chaque jour. Une goutte d'eau usée y passe environ une heure et demie pour faire sa toilette. Avant cela, elle a emprunté le réseau d'assainissement pour se rendre à la station de lavage la plus proche mais qui reste le plus souvent bien loin du foyer où elle a été salie.
Le dégrilleur et le dessableur ne sont que le début du nettoyage du précieux liquide. A l'issue de ces soins préliminaires, la goutte d'eau est prête pour passer aux traitements biologiques. Lors de trois étapes de biofiltrations, des bactéries gloutonnes se régalent des principaux polluants : l'azote, les nitrates et la pollution carbonée.
Saine mais pas potable, la goutte d'eau est rejetée dans la Seine.

Consommer plus pour épurer plus ?

Depuis les années 1990, les techniques d'assainissement s'affinent grandement. Ne pourrait-on pas néanmoins envisager un recyclage des eaux usées chez les particuliers ? Cette perspective laisse perplexe Jean-Marie Mouchel, directeur du Programme interdisciplinaire de recherche sur l'environnement de la Seine (PIREN-SEINE) :

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L'assainissement de masse des eaux usées dans des stations d'épuration semble donc rester la solution d'avenir dans les grandes agglomérations. Yann Bourbon, directeur de la station d'épuration Seine-Grésillons soulève toutefois de nouveaux enjeux à relever en matière d'assainissement des eaux urbaines :

Le directeur du site pointe ici un paradoxe surprenant : consommer moins d'eau potable amènerait des difficultés de fonctionnement au SIAAP. Au-delà des problèmes techniques, des obstacles financiers apparaîtraient. Dans le prix de l'eau potable, un tiers en moyenne est en effet utilisé pour financer l'assainissement. Quelles seraient les conséquences sur le SIAAP si la consommation future des Parisiens suivait l'évolution qu'elle a connue dans les années 1990 ? Entre 1991 et 1998, la consommation de l'eau a chuté de 17,5% et de 8% entre 2003 et 2004 à Paris ...

Ce mode de gestion basé sur le principe du "pollueur-payeur" rend le financement du SIAAP relativement dépendant à la consommation d'eau des usagers. Les objectifs de dépollution de ces eaux fixés récemment mènent les responsables français du secteur vers de nouvelles orientations. A commencer par celle du traitement des eaux pluviales, un des principaux objectifs réglementaires de la directive cadre sur l'eau et inscrit dans les conclusions du Grenelle de l'environnement.

"A force d'imperméabiliser la ville, le ruissellement a été de plus en plus important et les crues dans les cours d'eau de plus en plus rapide. "

Dépolluer l'eau de pluie est une préoccupation apparue tardivement dans les années 1990. En ordonnant la mise en place de mesures de protection des eaux superficielles et sous-terraines, la directive des eaux résiduaires urbaines en 1992 donne l'impulsion aux premières initiatives de stockages d'eaux de pluie.

Difficile de croire qu'une eau venue du ciel peut être dangereuse pour l'environnement. Pourtant, après s'être frottée aux particules polluantes flottant dans l'air que nous respirons, l'eau de pluie récolte au gré de son ruissellement le plomb des toitures, l'asphalte des routes, les déchets des caniveaux ... L'urbanisation effrénée a recouvert la terre d'un véritable imperméable. Au-delà d'amplifier le risque d'inondations, l'étanchéité du milieu pousse l'eau de pluie à parcourir de plus grandes distances pour s'infiltrer et ainsi à se charger davantage en matières polluantes.

"A force d'imperméabiliser la ville, le ruissellement a été de plus en plus important et les crues dans les cours d'eau de plus en plus rapide. Ces phénomènes ont donc posé des problèmes de gestion des réseaux et leur débordement" explique José-Frédéric Deroubaix, politiste et chercheur au Centre d'Enseignement et de Recherche Eau, Ville, Environnement.

L'enjeu est de taille car par de temps de pluie, l'eau rejetée directement dans le milieu naturel peut représenter un tiers de la pollution globale. A l'occasion de fortes précipitations, l'eau engorgeant les égouts est déchargée dans la Seine pour éviter d'inonder la capitale.
Les bassins d'orages furent dans un premier temps la solution apportée à ce problème. Stockée dans ces grands réservoirs, l'eau peut être progressivement relâchée vers une usine de dépollution ou directement dans la nature. Actuellement, deux logiques se profilent pour la dépollution des eaux pluviales : une gestion à l'aval et un contrôle en amont.

Le SIAAP reste pour sa part dans une logique de gestion de masse des eaux usées et pluviales. Le Schéma directeur d'assainissement du SIAAP prévoit en effet la construction entre 2007 et 2021 de cinq stations de dépollution et de dix réservoirs de stockages des eaux de pluie.

Permettre à l'eau de refaire surface : une manière de sensibiliser le citadin.

Aujourd'hui, le traitement en amont, au niveau de la parcelle est aussi privilégié. Selon José-Frédéric Deroubaix, l'heure est au rapprochement du citadin avec l'eau qu'il ne voit plus circuler :

"Le problème est que, pendant des siècles, la logique a consisté à emmener les eaux usées et les eaux pluviales le plus vite et le plus loin possible de la ville dans une logique hygiéniste. Le cycle de l'eau, la façon dont la pluie tombe et dont elle se propage dans le territoire ont été rendus invisible aux yeux des citadins. Aujourd'hui, il faut développer le contrôle à la source en récupérant l'eau des toitures par exemple. Cela sert à la fois à lutter contre les inondations mais aussi et surtout à montrer que quand la pluie tombe, une grande quantité d'eau peut être récupérer. Tout cela contribue à la culture du risque d'inondation."

Cette théorie est actuellement testée dans le Val-de-Marne. A Champigny et Chevilly-Larue, 440 pavillons ont été équipés de collecteurs d'eau de pluie dans les caves et les jardins. Selon les premières estimations, l'eau de pluie ainsi récupérée des toitures en pente permet en moyenne de recycler chaque année 500 l/m² de surface au sol dans chaque foyer.

La sensibilisation des citadins à la gestion de l'eau conduit certains à imaginer l'or bleu refaire surface dans les villes. Ainsi Jean-Marie Mouchel, directeur du PIREN-Seine, préconise de familiariser les habitants des grandes villes avec le cycle de l'eau.

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Réhabiliter l'eau dans Paris pourrait aussi passer par la découverte des rivières qui traversaient jadis la capitale. La Grande Baletière, qui passe sous le quartier de l'Opéra et la Bièvre, coulant sous le XIIIè arrondissement, ont été enfouies au début du XXè siècle. Les défenseurs de la résurrection de la Bièvre ont manqué d'avoir gain de cause lorsque le projet fut présenté au Conseil municipal de Paris en 2001. Jugé trop couteux, il a été finalement abandonné.

Afin de responsabiliser les citoyens vis-à-vis de l'eau qu'ils utilisent et salissent, Jean-Marie Mouchel propose d'autre part de réintégrer les stations d'épuration et de dépollution au sein des villes :

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Organiser la gestion des eaux pluviales oblige à aussi repenser plus globalement l'organisation des services en charges de la gestion de nos villes et de l'urbanisme selon José-Frédéric Deroubaix. La concurrence entre certains d'entre eux freinent encore la sensibilisation au problème des eaux polluées par les riverains. Souvent perçue comme la quatrième roue du carrosse de l'urbanisme, l'organisation de l'espace en fonction des emplois, de l'habitat ou du trafic routier restent prioritaires malgré l'importance de l'eau dans la vie quotidienne des citadins.
A l'heure où 2,5 milliards de la population mondiale ne dispose d'aucun système d'épuration, l'année 2008 a été décrétée par l'ONU "Année internationale de l'assainissement ». Plus d'excuses pour ne pas prendre soin de l'or bleu de plus en plus précieux.

BB&TH

 

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