160.000 m² de bureaux étiquetés Haute Qualité Environnementale (HQE). Avec son ambitieux projet de quartier d'affaires aux portes de Paris, Bouygues veut s'offrir une image de constructeur « vert ». Mais derrière la démarche HQE se cache une marque détenue par les industriels de la construction, aux normes très peu contraignantes.
La construction serait-elle devenue verte ? Pas un seul jour sans qu'une collectivité ou une entreprise n'annonce le lancement d'un nouveau chantier HQE. De nombreuses villes, comme Lyon, ont même fait de cette démarche environnementale une condition d'accès à la plupart de leurs appels d'offre.
Pourtant, les exigences de la démarche HQE sont très faibles. Quatorze « cibles », qui vont de l'intégration du bâtiment dans l'environnement à la qualité sanitaire en passant par le confort olfactif et visuel des usagers... L'entrepreneur en choisit seulement trois, à respecter de manière « très performante » et quatre de façon « performante ». Pour les sept autres « cibles », il lui suffit d'appliquer la réglementation en vigueur.
Résultat, « les projets ne choisissent pratiquement jamais la cible « matériaux performants » », coûteuse et pourtant cruciale pour l'environnement, explique Virginie Meunier, enseignante et chercheuse à l'Ecole d'architecture de Nantes. « On a peur pour l'écologie quand on voit que les deux cibles les plus fréquemment choisies pour être très performantes sont l'intégration dans le site et la gestion de l'entretien » ajoute Clémentine Laurent, auteur d'un mémoire sur la démarche HQE. La construction HQE permet ainsi de s'offrir une étiquette écologique à peu de frais.
Blaise Mao
Le projet Seine-Ouest s'inscrit dans un immense quartier de 600.000 m2 de bureaux, entre Seine et périphérique
Bouygues l'a bien compris. Le géant français du BTP a posé la première pierre de son immense quartier d'affaires Seine-Ouest à Issy-les-Moulineaux. Conçue par le cabinet américain Arquitectonica, la Tour « Mozart » accueillera en 2010 le siège social de Bouygues Télécom. Elle a été vendue à l'investisseur Les Docks Lyonnais pour la modique somme de 484 millions d'euros.
Le chantier n'en est qu'à ses débuts.
L'écologie à la carte
Sur un projet HQE, l'architecte n'est pas obligé de choisir des matériaux écologiques. « Il n'y a aucune liste noire des matériaux interdits », confirme Anne-Sophie Perrissin, directrice de l'association HQE. Béton ou PVC ne sont donc pas prêts de disparaître, comme l'explique Joséfa Pricoupenko, présidente de l'association d'architectes Bâtir Sain et spécialiste de l'évaluation de projets HQE.
Les toitures végétales de la Tour Mozart filtrant l'air intérieur apportent un réel plus écologique, selon Joséfa Prikoupenko. Pourtant, le projet est loin d'être révolutionnaire.
C'est « une barre d'immeuble typique des années 1970
» explique l'architecte. Un exemple : les bâtiments vraiment écologiques présentent une façade légèrement ouverte côté soleil et avec du verre sur la face ombragée. Or plus de 50% de la façade de la tour Mozart est en verre. Résultat : les occupants des bureaux devront brancher la clim' en été et le chauffage en hiver.
D'autres points très contestables figurent dans le dossier technique du projet de Bouygues, qui ne présente d'ailleurs aucun calcul global de l'impact du bâtiment sur l'environnement.
Rien à voir par exemple avec les bâtiments à énergie positive, comme le fameux quartier « BedZed » près de Londres, qui produit sa propre électricité.
Comme les cibles HQE n'imposent « pas de niveau de performance à atteindre », les constructeurs privilégient souvent le détail « vert » aux techniques réellement écologiques. A Issy les Moulineaux, le chantier se dit propre... car on y lave les roues des camions avant qu'ils ne sortent sur la voie publique. Mais cette règle n'est même pas respectée.
La démarche HQE est volontaire : aucun contrôle n'est obligatoire pour apposer le label écologique sur un chantier. Selon Dominique Jourdain, président de l'association HQE et maire de Château-Thierry, il s'agit d'une démarche « autoproclamée », censée « inciter » les constructeurs à bâtir vert. Impossible donc de contrôler les performances écologiques d'un chantier HQE, comme l'explique Anne-Sophie Perrissin.
Un argument marketing
L'AFNOR a bien tenté de mettre un peu d'ordre dans la jungle du HQE en créant une certification, validée après expertise. En mars 2007, seulement soixante-cinq projets avaient reçu la certification. Une goutte d'eau dans la vague actuelle pour le HQE.
Mais là encore, l'entreprise "choisit " les règles qu'elle veut respecter. Surtout, les experts ne contrôlent que les intentions, et non l'efficacité des techniques mises en place.
" Les cibles HQE ne sont pas très efficaces, et sont même simplistes ", juge Virginie Meunier. " Il suffit souvent de se conformer à la législation en vigueur, comme pour la réglementation thermique " ajoute Joséfa Prikoupenko. Par exemple, un chantier HQE doit bannir les feux de chantier... ce qui est déjà dans la loi, mais rarement respecté !
Autant de raisons qui ont poussé l'Ordre des Architectes à quitter en avril 2005 l'association HQE.
« La France est très en retard sur la construction écologique », affirme Viginie Meunier. Le label HQE n'a rien à voir avec les procédés mis en place à l'étranger. De l'autre côté de l'Atlantique, les critères du label LEED contrôlent la réalisation finale : une note écologique est donnée au bâtiment.
Pourquoi alors choisir de faire certifier « HQE » son chantier ? Selon le guide « HQE, mode d'emploi » rédigé par l'association, les constructeurs « peuvent avoir recours (à la certification) quand ils en sentent le besoin : démarche commerciale, réponse aux exigences de promoteurs » ou encore « accès à des aides publiques ». Les considérations écologistes sont aux abonnées absentes.
L'écologie entre amis... du BTP
Le HQE est un bonne affaire pour les professionnels de la construction. Les cabinets d'expertise se multiplient et Bouygues a déjà annoncé que toutes ses nouvelles réalisations seront certifiées HQE.
Le lobby des industriels du bâtiment s'implique d'autant plus dans cette démarche qu'il s'assure une position de force dans l'association HQE, dont la liste des membres peut surprendre. Qu'ils siègent au conseil d'administration de l'association (CSTB, CAPEB...) ou soient de simples mécènes (GDF, Lafarge...), la plupart des grands organismes du BTP français y ont une place de choix.
La marque déposée « HQE » appartient même à l'Union des industries de produits de construction (AIMCC), l'association du même nom n'en ayant que l'usage.
Malgré ses insuffisances criantes, tant en termes de transparence que de performance environnementale, le label HQE garde une image écologique dans l'opinion publique. Alors que le secteur du bâtiment représente toujours près de 20% des émissions de gaz à effet de serre, cette démarche soi-disant environnementale empêche le développement de solutions vraiment alternatives, à la taille des enjeux d'aujourd'hui.
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