Le barrage du Saut du Tigre : un grand bond écologique ?
On a sauvé la peau du tigre ! Les organisations écologiques et
les riverains des Gorges du Saut du Tigre ont poussé un long soupir de
soulagement fin décembre, lorsque est tombée l’annonce officielle de
l’annulation du projet de barrage hydroélectrique sur le Yangzi.
L’ombre de ce projet gigantesque au Nord du Yunnan, province du
Sud-Ouest de la Chine, planait au-dessus de leurs têtes depuis des
années.
En juillet 2003, les responsables de l’UNESCO qui viennent d’inscrire le parc national des trois fleuves parallèles sur la liste du Patrimoine Mondial sont frappés de stupeur. Les autorités chinoises demandent que les Gorges du Saut du Tigre, un des points phares de cette zone, soient exclues du parc pour permettre la construction de barrages.
Les gorges, parmi les plus profondes au monde, tirent leur nom d’une légende selon laquelle un tigre aurait sauté pour franchir le Yangzi là où il est le plus étroit. Le fleuve le plus long de Chine, appelé Jinsha à cette hauteur, émerge du plateau tibétain et dessine des gorges d’une époustouflante beauté, dominées par des pics allant jusqu’à 4600 mètres d’altitude.
En 2002, un projet de huit barrages sur le Jinsha, dont celui-ci, passe les étapes préliminaires de validation par la Commission Nationale pour la Réforme et le Développement.
Ce sont donc treize villes et cantons, ainsi que 200000 mu, soit l’équivalent de 13300 ha de terres fertiles qui ne seront finalement pas inondés par un lac artificiel de 209 kilomètres de long. 100000 personnes qui ne seront pas déplacées.
Pourquoi ce projet, censé pallier les pénuries d’eau et d’électricité liées à l’industrialisation rapide, est-il tombé à l’eau ?
Le détournement d’eau pure devait résoudre le problème de pollution du lac Dianchi, grand réservoir de la province victime de dumping de centrales électriques, d’aciéries et d’usines de ciment. Les turbines devaient permettre de tripler la production d’énergie hydroélectrique de la région en dix ans et pallier ainsi la pénurie d’énergie fossile de la région. En effet, le charbon, première source d’énergie en Chine, est extrait principalement au Nord, à environ mille kilomètres du Yunnan. Les barrages étaient même destinés à limiter la production de limon et de débris susceptible de gêner la navigation en contrebas et le bon fonctionnement du barrage des Trois Gorges à 1500 kilomètres de là.
Pourquoi le gouvernement provincial et Huaneng, l’EDF chinois, contrôlé par le fils de Li Peng, ancien Premier Ministre, ayant également contribué à la construction du barrage des Trois Gorges, ont-ils reculé ?
Les risques et inconvénients de la construction d’un tel barrage étaient certes de taille. Les nombreux tests effectués avaient montré que la roche était particulièrement friable. Et tout portait à croire que l’inondation des rives du fleuve aggraverait les risques d’éboulements.
Le titanesque barrage des Trois Gorges, premier ouvrage humain en termes de production d’énergie a récemment de nouveau défrayé la chronique en Chine, lorsque les médias et les autorités centrales ont longuement déploré les effets désastreux du projet : déplacement de population, pollution des eaux et éboulements. En effet, même après que les riverains sont déplacés, des éboulements peuvent provoquer des vagues meurtrières comme en 1963 à Vajont en Italie, où plus d’un millier de personnes ont péri.
Outre le risque non négligable de « mégatsunami » et la disparition d’espèces rares, les gorges semblent mal choisies puisqu’elles se trouvaient à l’épicentre d’un spectaculaire tremblement de terre, d’une magnitude de 7,2 sur l’échelle de Richter. C’est l’ampleur du désastre mais aussi la résistance des habitats traditionnels de la vieille ville de Lijiang au tremblement de terre de 1996 qui ont attiré l’attention du monde entier. La ville et ses environs, et en particulier les gorges du saut du tigre, sont depuis devenus d’importants pôles touristiques, à tel point que la ville est devenue l’endroit qui se développe le plus rapidement dans toute la province du Yunnan.
Mais à présent, la région n’est plus seulement connue pour son extraordinaire beauté, sa richesse culturelle et biologique, ou le séisme qui l’a affectée. En effet, elle a été le théâtre de revendications écologiques qui se sont finalement révélées efficaces.
Les travaux sont interdits tant que le gouvernement central n’a pas donné son accord définitif mais la pression pour davantage de production d’énergie est telle que la construction des fondations sur le site de Jinanqiao, un des huit barrages du projet, a débuté dès 2003. Des tests sont effectués dans toute la région et les rumeurs vont bon train. Des désaccords majeurs entre les gouvernements locaux, provinciaux et central créent des blocages.
Les populations touchées, en grande majorité appartenant à des minorités ethniques, s’associent à des groupes écologiques des grandes villes, reprenant les méthodes d’opposants à des projets antérieurs.
Ensemble, ils luttent pour que le projet soit adopté dans des « conditions démocratiques et saines », en concertation avec les habitants locaux et les ONG. C’est le cas de Green Watershed, organisation fondée par Yu Xiaogang dans le but d’exiger des études d’impact, de mieux informer les gouvernements et les habitants concernés par les projets de barrages et de faire participer la population aux prises de décision. En 2004, l’affaire est couverte par les grands journaux chinois, alertés par la résistance locale qui s’organise : en juillet, 40 représentants villageois des bords des trois fleuves menacés par des projets hydroélectriques se rassemblent à Lijiang, notamment pour dénoncer le manque de transparence du projet. Par ailleurs, en 2005, le Premier Ministre déboute la construction voisine de treize barrages sur la rivière Nu sous prétexte que le projet n’était pas scientifique.
En 2006, les habitants de Chezhou, village situé à 200km en amont et censé être immergé par le lac de 400 km2 créé par le barrage, maintiennent en otage une équipe d’ingénieurs venus étudier les lieux. La nouvelle se propage dans la région et 4000 habitants se mobilisent par solidarité avec les preneurs d’otages. Les manifestations et les actes de résistance médiatisés se révèlent finalement efficaces puisque les travaux n’avancent plus. La préfecture annonce publiquement leur arrêt tant que la population locale s’y oppose. La menace pèse encore quelques mois cependant, tant le gouvernement provincial et la Commission Nationale pour la Réforme et le Développement, organe tout puissant du gouvernement central, se montrent favorables au projet. Ce n’est qu’en décembre 2007 que le projet est officiellement annulé.
Le mouvement écologiste en Chine est en pleine croissance depuis les années 90. Il existe actuellement plus de 2000 ONG environnementales officielles en Chine et certainement beaucoup d’autres non enregistrées. Le régime chinois s’est considérablement « mis au vert » ces deux dernières décennies. Il a en effet mis en place 20 lois, 40 régulations et des centaines de documents légaux en rapport avec la protection de l’environnement et le contrôle de la pollution sans compter les mesures prises au niveau des gouvernements locaux. La Chine a également pris part à 80 traités environnementaux. Beaucoup de choses laissent à désirer, mais on ne peut que saluer les avancées fulgurantes de la Chine dans ce domaine.
- le 25/02/08 - Emilie Frenkiel & Damien Duca
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