La sécurité alimentaire est au cœur des préoccupations de l’opinion internationale en vue des Jeux Olympiques qui vont se tenir en août prochain à Pékin. Au vu des récents scandales alimentaires qui ont émaillé la presse internationale, fustigeant la mauvaise gestion de la Chine dans le contrôle de ses exportations de nourriture, les experts sont sceptiques et les néophytes effrayés. L’irresponsabilité de certains ne devrait cependant pas faire peser sur toute une nation les soupçons d’une négligence généralisée.
A Nankin, loin des projecteurs et de
la scène médiatique internationale, d’autres se consacrent entièrement à
l’introduction en Chine d’un système de production agricole qui respecte les
écosystèmes naturels et pourvoit des aliments sains. L’agriculture biologique
s’est initialement développé dans la capitale de la province du Jiangsu, situé
dans la zone économique privilégiée du delta du Yangtze. Bien qu’étant un
phénomène minoritaire, 2.1 millions d’ha étaient cultivés à la fin de l’année
2006, soit un peu plus de 2 % de la surface totale cultivée (1), elle est le
signe d’un éveil des consciences à des enjeux majeurs du XXIe siècle.
Aux sources du bio en Chine : Nankin le front pionnier
Si l’agriculture biologique en tant
que telle a émis ses premiers balbutiements en France dans les années 70, elle
n’a franchi les portes de la Chine que dans les années 1990. En l’espace de 18
ans, l’agriculture biologique est sortie de l’ombre et a conquis de nombreux
adeptes malgré un processus laborieux. En quête d’une agriculture respectueuse
de l’environnement à long terme, le secteur de la protection de l’environnement
(SEPA), attaché à l’Institut des sciences environnementales de Nankin, a le
premier favorisé les recherches sur l’agriculture biologique. En 1994 le centre
de développement de l’alimentation biologique de Chine (OFDC) voit le jour.
C’est non seulement la première organisation professionnelle qui a pour
objectif de promouvoir l’agriculture biologique en Chine, mais aussi le premier
organisme de certification biologique agrée par l’IFOAM (Fédération
Internationale des Mouvements d’Agriculture Biologique), association
internationale coordonnant les organisations actives dans le secteur bio. Il
s’agit d’un moment clef dans la structuration de l’industrie biologique en
Chine car désormais la Chine peut satisfaire les normes du marché
international. Cependant le défi demeure de taille pour les pionniers de Nankin
: introduire dans un pays dont la population rurale active agricole est encore
de 27.3% (2), un type de culture aux normes très rigoureuses.
De cette entreprise épique émerge la
figure prométhéenne de Xi Yunguan. Professeur à l’Institut des sciences
environnementales de Nankin, il mena les premières recherches sur l’agriculture
biologique en Chine. Il est rapidement convaincu de la potentialité de cette
nouvelle culture à résoudre les problèmes environnementaux principaux liés à la
production agricole que sont la pollution par les engrais animaux,
l’utilisation intensive de fertilisants chimiques et de pesticides ainsi que la
culture sur brûlis. Par ailleurs, il voit dans l’agriculture bio un bon moyen
de reconnaître les valeurs de l’agriculture chinoise traditionnelle vieille de
5 millénaires, qui est selon lui une culture essentiellement biologique (3). En
1998, il fonde seul le premier centre de formation et de recherche sur la
nourriture biologique (OFRCC) sous l’égide de l’OFDC et s‘attelle à la tâche
ardue de convertir les premières exploitations biologiques. L’OFRCC a joué un
rôle de stimulateur dans le développement de la certification biologique. Le
professeur Xi rapporte que grâce à différents médias : la télévision, les
journaux et des expositions, les gens sont devenus de plus en plus intéressés
par l’agriculture bio. En réponse à une demande croissante, le nombre de fermes
certifiées est en augmentation exponentielle: il est passé de 470 en l’an 2000
à 2300 à la fin de l’année 2006. (4)
Planck : une entreprise visionnaire
bj Kirschhoffer
Planck, ferme biologique
Dans le sillage de l’action menée au
niveau institutionnel par le professeur Xi émerge l’initiative d’un
entrepreneur éclairé. Le fondateur de l’entreprise de produits alimentaires
biologiques Planck, M. Song Ning, s’est intéressé à l’agriculture biologique
lors des prémisses du développement de l’industrie biologique en Chine. Son
père participait alors aux recherches sur le bio, menées par l’Université
d’agriculture de Nankin en coopération avec l’entreprise allemande GTZ. Cette
dernière guida la formation et le processus
de certification en Chine de 1998 à 2003. Si le physicien allemand Max Karl
Ernst Ludwig Planck, initiateur des études de mécanique quantique, est le
porte-drapeau des produits biologiques à Nankin, c’est en hommage à ses
compatriotes qui introduisirent les techniques novatrices de l’agriculture
biologique en Chine.
Après un temps de formation auprès
des experts de l’OFRCC, la ferme Planck obtient le label biologique. En mai
2002, la première production de légumes biologiques est lancée. Alors que la plupart
des fermes biologiques en Chine cherchent avant tout le bénéfice économique, M.
Song situe la sienne dans une toute autre lignée. Ardent protecteur de
l’environnement, il est fier d’affirmer : « Par le passé, les petits animaux et
les plantes avaient disparu des champs. En cultivant bio, nous avons restauré
le système écologique, et ils sont redevenus très nombreux sur notre
territoire. » Citoyen, il se soucie du bien-être de ses pareils: « Nous pouvons
fournir à tout le monde des aliments sûrs et nutritifs. » Humaniste, son
commerce repose sur des principes éthiques qu’il applique à sa propre conduite
avant de les transmettre au travers de son entreprise biologique. Dans sa
plaquette de présentation destinée aux nouveaux clients, il cite Hugo : « Dieu
n’a jamais eu l’idée de faire vivre aux hommes une vie saine et heureuse. » Ce
à quoi il rétorque : « Nous pouvons peut-être lui faire changer d’avis. » La
promotion de produits biologiques pour Song participe d’une vision du monde
réconciliant les hommes entre eux et partant, les hommes et leur environnement.
Des champs à la casserole, une entreprise qui fait recettes malgré
quelques réticences
Le discours de M. Song peut sembler
désuet voire idéaliste dans un pays où le profit l’emporte souvent sur les
considérations morales. Il ne peut cependant être taxé de doux rêveur, un
dixième magasin spécialisé vient d’ouvrir ses portes l’année passée ainsi que
le premier restaurant certifié biologique de Nankin.
L’avenir du bio en Chine
bj kirschhoffer
Laitue biologique
L’intérêt grandissant porté par les
citadins à la production biologique porte la marque de la constitution
progressive d’une classe moyenne urbaine de plus en plus concernée par la
qualité de son alimentation. D’ailleurs, alors qu’en 2003 les exportations
dominaient largement sur les importations des produits biologiques avec 86%,
aujourd’hui elles ne priment plus que de 20% et la tendance devrait s’inverser
dans les prochaines années (5) . On estime d’ailleurs que la production
biologique devrait représenter 1 à 1,5% de la production alimentaire totale
chinoise en 2010 (6) . Cependant il subsiste de nombreux freins à
l’épanouissement du bio. En effet, si les gouvernements locaux aiment à
promouvoir le thème de la sécurité alimentaire et subventionnent parfois le
coûteux processus de certification, une politique gouvernementale nationale qui
pourrait soutenir financièrement les initiatives privées fait défaut. En 2006
le gouvernement central a certes promu et encouragé les fermiers à combiner
leurs efforts par une loi qui aide financièrement toute association de
producteurs, mais elle n’est pas spécifique aux cultivateurs bio (7).
L’agriculture biologique a pris son essor grâce à l’action singulière d’un
petit nombre animé d’une foi qui doit à présent essaimer et faire des disciples
si elle ne veut pas rester lettre morte.
(1) Ministère de l’Agriculture,
2007.
(2) L’annuaire statistique de la
Chine 2001.
(3) D’ailleurs il affirme aussi que
l’agriculture biologique s’est développée dans le monde en s’inspirant de
l’agriculture traditionnelle des pays d’Asie orientale. King, F.H., 1911. Farmers for fourty centuries. Permanent agriculture in China, Korea and
japan. Rodale Press, Pennsylvania.
(4) Ministère de l’Agriculture,
2007.
(5) Secteur de la Protection de
l’Environnement (SEPA), 2007.
(6) Ibid.
(7) «Loi sur la collaboration
spécialisée des paysans de la République Populaire de Chine » promulguée le 1er juillet 2007 lors du 10e congrès des Représentants
du Peuple.
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