Près
de 30 000 tonnes d’eaux usées se déversent chaque jour dans les nappes
phréatiques du désert de Judée et de la mer Morte. Divisés, Israéliens et Palestiniens font pourtant face au même désastre pour leur environnement et leur économie.
Le long de la Route 90 qui longe la mer Morte,
entre Jéricho dans les Territoires palestiniens et Ein Guedi en Israël, un puissant
torrent émerge en cascade du canyon de Nahal Kidron qui perce le plateau du
désert de Judée avant de se jeter dans la mer. Mais à quelques centaines de
mètres de la route, la puanteur insupportable, les eaux brunes et les rives
couvertes de détritus font oublier la beauté du décor.
Anthony Bruno
Le plateau du désert de Judée, à proximité de la mer Morte.
Le cours du Kidron (la « vallée du Cédron » dans
la Bible) est pestilentiel : ses 28 000 mètres cubes de débit
quotidien sont entièrement composés d’eaux d’égout en provenance des centres
urbains israéliens et palestiniens. 28 millions de litres qui, chaque jour,
noircissent les parois rocheuses de ces chutes spectaculaires, chargées d’une écume
douteuse. Alors qu’à quelques dizaines de kilomètres au sud les touristes se
baignent dans la mer Morte, dont les guides vantent les propriétés bénéfiques
pour la peau.
Depuis bien longtemps le torrent était asséché, son cours
détourné pour fournir en eau les habitants des environs. Il coule de nouveau, mais
n’est plus qu’un gigantesque égout naturel à ciel ouvert. Et comme souvent dans
cette région, Jérusalem est au cœur du problème et de ses ramifications
politiques.
Le majestueux wadi (vallée) prend naissance à
Jérusalem-Est, où il sépare les murs de la vieille ville (et leur bien nommée « Porte
des immondices ») et le mont des Oliviers. Il se transforme ensuite en un
profond canyon dans sa course vers l’est à travers le désert de Judée, dépassant
plusieurs villages palestiniens, avant de se jeter dans la mer Morte.
Anthony Bruno
Nahal Kidron (au centre) prend naissance à Jérusalem-Est, entre la vieille ville (à gauche, avec le dôme de la mosquée Al-Aqsa) et le mont des Oliviers (à droite).
85 % des effluents proviennent de Jérusalem-Est, selon
la société Jerusalem Wastewater and Purification Enterprises, chargée du traitement et de la
purification de l’eau des quartiers juifs et arabes situés au-delà de la Ligne
Verte qui sépare Israël des Territoires palestiniens. Depuis qu’Israël a annexé
Jérusalem-Est, ce secteur est sous son entière responsabilité.
Les 15 % restants ont pour origine Bethléem et Beit
Sahour, deux villes qui se trouvent sous l’administration de l’Autorité
palestinienne.
« La ligne de partage des eaux fait que les eaux
usées de Jérusalem-Ouest, de l’ouest de Bethléem et de Beit Jala sont évacuées
vers l’ouest et l’usine de traitement de Soreq, » explique Adam Schalimtzek, auteur
d’une thèse sur le sujet à l’Université hébraïque de Jérusalem. « D’après
le Protocole sur les relations économiques des accords d'Oslo, Israël se charge de collecter
une partie des impôts de l’Autorité palestinienne, et s’en sert pour fournir
aux Palestiniens divers services de base, tels que l’eau, l’électricité et le
traitement des eaux usées. Les coûts sont ensuite déduits du montant finalement
transféré à l’Autorité. » Une partie de l’eau ainsi traitée est
rejetée dans la Méditerranée à proximité de Tel Aviv. Le reste est utilisé pour
l’agriculture. « Mais les égouts de Jérusalem-Est se déversent directement
dans le Kidron, sans subir le moindre traitement, » précise Adam Schalimtzek.
Anthony Bruno
Les chutes d’eau sont noircies par les produits polluants charriés par le courant.
Les eaux usées des quartiers nord de Jérusalem et de
l’implantation de Maalé Adoumim, entre Jérusalem et Jéricho, suivent elles un
système de canalisations le long d’une autre vallée, Nahal Og. Elles sont
ensuite traitées dans une station d’épuration avant d’irriguer les cultures de
palmiers dattiers de la vallée du Jourdain. Mais il n’existe pas d’installation
de ce type pour Nahal Kidron.
Le long de son parcours, une partie de l’eau s’évapore, augmentant
la toxicité du torrent. Une part non négligeable du flot disparaît également
par infiltration dans la roche du plateau désertique, et atteint les nappes
phréatiques, polluant les précieuses réserves d’eau potable de toute la région.
Il n’y a guère que pendant les rares pluies d’hiver et de printemps que le
cours du torrent se gonfle d’eau claire, et devient relativement propre pendant
quelques jours.
« Ces eaux d’égout se déversent là parce que la
géographie se fiche des frontières et de la politique, » explique
Shony Goldberger, responsable du district de Jérusalem au ministère israélien
de l’Environnement. Shony Goldberger rêve de construire un centre de traitement
des eaux usées, mais l’emplacement idéal d’une telle installation, dicté par la
géographie montagneuse de la région de Jérusalem, se trouve en territoire
autonome palestinien, au-delà la Ligne Verte et de la barrière de sécurité. La
construction d’un centre d’épuration doit donc être coordonnée avec les
Palestiniens, et la coopération s’est jusqu’ici révélée inefficace.
Un problème politique
« Une organisation allemande a bien tenté de jouer
les conciliateurs, » explique Itay Fischhendler, qui dirige le
programme de gestion et de planification des politiques environnementales à
l’Université hébraïque de Jérusalem. Les Israéliens et les Palestiniens devait
mener ensemble un projet de 80 millions de dollars, qui n’a jamais vu le jour.
Raisons invoquées : des coûts de maintenance trop élevés, que les
Palestiniens disent ne pas être en mesure de financer, mais également, selon
Itay Fischhendler, le fait que « les Palestiniens ne veulent pas
reconnaître le contrôle de la région par Israël. » Une région qui se
trouve techniquement en territoire occupé.
« Les Israéliens s’inquiètent pour leur qualité de
vie, » ajoute Itaty Fischhendler, en référence aux inquiétudes sur les
conséquences environnementales et économiques de la pollution. « Les
Palestiniens, eux, s’inquiètent pour leur survie, et ces questions-là passent
après. » Reste que, selon lui, « s’il l’on veut respecter le
principe pollueur-payeur, il est de leur responsabilité de payer quelque chose,
même si c’est peu. »
Yousef Awayes confirme cette position palestinienne. Directeur
de projet pour la Palestinian Water Authority (PWA), l’agence
palestinienne de l’eau, basée à Ramallah, il explique que « les eaux
usées qui se déversent dans[la vallée]proviennent de Jérusalem-Est, que les
Palestiniens considèrent comme un territoire occupé. » Construire une
usine avec les Israéliens pour traiter ces eaux d’égout reviendrait à accepter de
facto la mainmise israélienne sur le territoire. « Il s’agit d’une
décision politique que la PWA n’a pas le pouvoir de prendre, »
explique Awayes. « Nous pouvons discuter de la question sous ses angles
scientifiques ou environnementaux, mais au-delà on entre dans un domaine
politique où seules les autorités politiques palestiniennes peuvent se
prononcer. »
Anthony Bruno
Le canyon de Nahal Kidron, avec ses bassins et ses chutes.
Et du point de vue politique palestinien, selon Awayes,
accepter de traiter les eaux usées produites par des colonies israéliennes en
Cisjordanie reviendrait à accepter leur légitimité, alors même que la
communauté internationale dans son ensemble fonde sa position sur la résolution 242 des Nations unies,
qui exige « le retrait des forces armées israéliennes des territoires
occupés lors du conflit [de 1967]. » Mais d’après l’ingénieur
palestinien, il serait possible de trouver des accords entre société privées,
sans dimension politique, pour que les Palestiniens traitent les eaux usées des
implantations israéliennes en Cisjordanie. Une solution qui n’a cependant
jamais été acceptée.
Awayes regrette également que l’article 40 des accords d'Oslo, qui couvre les questions d’eau,
fonde toute coopération sur « la bonne volonté des deux parties, »
et n’établisse pas un calendrier ou des lignes directrices fermes pour les
projets conjoints. « Ce sont des négociations, et personne ne veut
faire d’effort sincère, plutôt jouer la montre et attendre que l’autre camp
fasse le premier pas. Rien ne peut être réalisé sans une idée claire de ce
que sera le statut final. »
Même si Awayes est bien conscient du désastre écologique qui
se déroule sous ses yeux et sous ceux des Israéliens, il estime que l’Autorité
palestinienne fait un choix pragmatique : une pollution majeure de ses
nappes phréatiques serait moins grave qu’une reconnaissance implicite de l’entreprise
de colonisation israélienne.
La coopération entre Israël et l’Autorité palestinienne,
lancée à la suite des accords d’Oslo, s’est interrompue avec le début de la
seconde Intifada à l’automne 2000. Plus récemment, l’embargo international
imposé au gouvernement d’union nationale Fatah-Hamas a empêché toute reprise
des discussions.
Vers une solution alternative
Mais après près de 30 ans de pollution dans la vallée, le
ministère de l’Environnement israélien s’est finalement lancé à la recherche de
solutions alternatives pour ne pas avoir à construire un centre de traitement
en aval du courant, et le situer au contraire à l’intérieur des limites
municipales de Jérusalem, sous souveraineté israélienne, ou pour détourner le
flot vers d’autres systèmes d’assainissement.
Anthony Bruno
Les eaux brunâtres qui émergent du plateau désertique dégagent une odeur pestilentielle.
Il y a de cela plus d’un an, explique Shony Goldberger, le
ministère a envoyé un avertissement à la Jerusalem Wastewater and Purification
Enterprises, la menaçant d’un procès si une solution au problème n’était pas
trouvée rapidement.
Israel Barghil, à la tête du projet pour la compagnie, se
défend en expliquant que sa société a perdu du temps en tentant d’obtenir un
accord avec les Palestiniens plutôt que de recourir à des « solutions
unilatérales. » À l’été 2007, la compagnie a adressé un rapport aux
services du Premier ministre israélien, suggérant plusieurs solutions au
problème, et notamment celle de détourner une partie des effluents vers les
canalisations de Nahal Og, plus au nord, pour qu’ils y soient traités dans le
centre d’épuration qui s’y trouve.
« Mais l’eau ne serait alors plus disponible pour
l’irrigation de terres palestiniennes, » prévient Barghil. La solution
consiste à détourner le courant pour le faire remonter, et des travaux dans des
zones urbanisées qui multiplieraient par deux le coût initial de 100 millions
de shekels (près de 20 millions d’euros). Le surcoût serait couvert par l’Etat,
alors que la compagnie réglerait la facture d’origine.
La construction d’une station d’épuration dans les limites
municipales de Jérusalem doublerait ou triplerait elle aussi les coûts, sans
parler des nuisances liées à l’existence d’un centre de traitement à proximité
de quartiers résidentiels.
« Quoi qu’il arrive, » assure Barghil, « avec
ou sans accord avec les Palestiniens, nous espérons commencer les travaux dans
l’année qui vient. »
Au-delà des « nuisances » qu’il provoque, Nahal
Kidron présente des risques pour la santé publique des Israéliens et les
Palestiniens, mais aussi pour leur industrie touristique et leur environnement.
La faune des parcs nationaux environnants, qui boit l’eau du Kidron, est elle
aussi menacée par le courant toxique.
Pour l’heure, d’autres questions sont jugées plus
importantes, et la protection de l’environnement reste un luxe dans la liste des
priorités d’Israël et de l’Autorité palestinienne.
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