Rouler à l’huile de friture : écologique mais illégal

Faire tourner son diesel avec cet improbable carburant, c’est possible. Certains le préfèrent même à l’huile de colza ou au bioéthanol jugés peu respectueux de l’environnement. Mais en France, pour les particuliers, c’est interdit.

 

« Je suis né en 1978. Juste avant le deuxième choc pétrolier et Tchernobyl. Aujourd’hui l’ours blanc disparaît et la fonte de la banquise est une réalité. Ca va quoi ! ».

A 30 ans, Gregory n’a pas attendu le Grenelle de l’environnement pour agir contre le réchauffement climatique. Depuis un peu plus d’un an il est pompiste. Mais chez lui, l’explosion du prix du baril n’a aucune incidence. Car à la pompe, ou plutôt à l’entonnoir, pas de Gasoil ni de Super mais de l’huile de friture uniquement. Avec 1600 euros TTC, cet ancien chargé de communication de Greenpeace a créé, l’année dernière, la station service la plus écologique de l’île d’Oléron. Son nom ? " Roule ma fritte 17 ". Car son carburant, il va le chercher directement chez les restaurateurs, dans « un gisement très prometteur », les cuves de friteuses. (Voir vidéo)

 

 

Le procédé est simple. Une fois collectées, les huiles usagées sont filtrées puis transformées en carburant revendu aux adhérents de l’association " Roule ma fritte 17 ". En plus d’être écologique, c’est économique : 50 centimes le litre et un abonnement de 50 euros par an. Après modification du moteur, certains ne roulent qu’à l’huile de friture, d’autres l’ajoutent directement au gasoil, sans modification, à hauteur de 30%. Et ça marche. 65 professionnels et 55 particuliers sont déjà membres. L’année dernière, l’association a recyclé 13000 litres d’huiles usagées qui, au lieu de finir dans une déchetterie ou dans le caniveau, sont recyclées par les voitures. (Voir vidéo)

 

 

 

«Les agrocarburants sont des nécrocarburants»

Pour Gregory, le constat relevait de l’évidence. A ses yeux, l’éthanol ou l’huile de colza n’ont de bio que le nom. Leur production contribue au réchauffement climatique et sont très gourmandes en pesticides.

«Le problème, c’est la déforestation. Selon les experts, d’ici cinq ans, 25 millions d’hectares de zones vivrières seront supprimés pour produire des agrocarburants. C’est pas possible », fulmine-t-il.
« Dans certains pays comme le Mexique ou le Brésil, cette production est tellement importante qu’elle remplace les autres cultures. Du coup des produits de base comme la tortilla deviennent un luxe. A ce rythme, demain, le choix se résumera entre conduire et manger », poursuit Laurie, son associée de 27 ans, déjà salariée de Roule ma fritte 17.

Dans le petit monde écolo, tous ces griefs, ont donné naissance à un nouveau slogan : « les agrocarburants sont des nécrocarburants ».

En face, les huiles de fritures.

« Nous n’avons pas la solution qui va tout remplacer, admet Gregory, mais nous, on part d’un déchet. Ca veut dire que la plante qui a servit à le produire a déjà fait son cycle carbone».

Et côté rejet de gaz carbonique par le pot d’échappement, difficile de faire mieux:

« La combustion de ces huiles dans un moteur ne génère aucun gaz à effet de serre, au contraire » assure Etienne Poitrat, responsable des biocarburants à l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie (ADEME).

En un peu plus d’un an d’existence, Roule ma fritte 17 a rapidement décollé. « C’est normal, dit Gregory, on propose un service de proximité qui répond à un vrai besoin ». D’ici quelque mois, il envisage d’embaucher un collecteur d’huile.

« C’est la base de l’économie sociale et solidaire, s’enthousiasme-t-il, gagner de l’argent en rendant service et en créant des emplois à l’année ».

Car il faut répondre à la demande. Pour certain restaurateurs, le recyclage des huiles est devenu un argument marketing, placardé sur la porte d’entrée des établissements.

« On est un resto écolo à fond et les clients recherchent cette qualité », lance Michael Vignaud, propriétaire du snack "Captain Mimi", partenaire depuis le début.

Roule ma fritte vient même de décrocher un appel d’offre de la communauté d’agglomération de La Rochelle pour construire un station de filtrage d’huile de friture. L’année prochaine, la flotte automobile des 17 communes de cette agglomération carburera aux déchets des restaurants. Un paradoxe car cette activité est en partie illégale.

 

Totalement interdit

En France, pour les particuliers, faire fonctionner son véhicule à l’huile de friture est, au même titre que l’huile de colza, totalement interdit. La raison ? Ce carburant échappe à la taxe intérieure sur les produits pétroliers (TIPP). Et le problème c’est que

« ces huiles peuvent rejeter des toxiques comme les aldéhydes, note Etienne Poitrat de l’ADEME, en outre, ce carburant n’est pas universel car il nécessite souvent une adaptation du moteur et marche très mal en hiver ».

Seuls les pêcheurs, les agriculteurs et les collectivités territoriales ont le droit d’utiliser les huiles végétales et les huiles de friture comme carburant. Pour les particuliers, l’amende encourue est d’une fois ou deux le montant des taxes non payées et de 22 euros pour la TIPP.

 

Le premier procès d’un huileux

Pour autant, le cadre législatif n’est pas clair. « Nous ne sommes pas totalement dans l’illégalité » tempère Gregory qui ne demande qu’à payer des impôts pour être en conformité avec la loi. Mais il estime qu’avec la TVA hôtelière, son huile de friture déjà taxée une fois ne saurait l’être une seconde. Et les huileux, comme ils se nomment eux-mêmes, se fondent sur une directive européenne (2003-30) non transcrites en droit français et qui enjoignent chaque Etat membre à développer les biocarburants dans les transports.

Certains, comme Lionel Lambert, ont déjà fait les frais de cette législation. Cet enseignant originaire de la Marne pour qui « le pétrole est une énergie finie » roule aux huiles végétales récoltées dans les fonds de cuves des agriculteurs et à l’huile de friture provenant des restaurants depuis des années pour :

« Lutter contre les gaz à effets de serre et les lobbies pétroliers »

Un soir, flairant une étrange odeur de friture s’échapper de son pot d’échappement, les douanes l’ont arrêté (Ecouter son)

 

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Soutenu par l'association écoléo, Lionel Lambert a décidé de porter plainte contre la douane. Son procès, le 15 juin 2006, fut le premier du genre en France. Le juge de proximité n’a pas tranché sur le fond mais a condamné l’administration à le rembourser: (Ecouter son)

 

 

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L’éclairage législatif pourrait venir le 28 mai prochain, de la Cour d’Appel de Reims qui rejugera l’affaire à la demande de l’administration douanière condamnée en première instance à restituer le montant de l’amende infligée à Lionel Lambert. Pour son avocate, Caroline Gouzy:

 « les douanes ont fait de ce cas une affaire de principe. Mais elles ont pris un risque important en faisant appel. Si la décision était favorable aux huileux, ce serait une première en France. Et peut-être le début d’une jurisprudence».

 

Cycy et David.

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