Stations de ski : le réveil écologique

Les sports d'hiver, c'est la neige, les vacances... L'insouciance aussi : on glisse sans penser que la montagne, dans son manteau blanc, met des années à effacer nos traces.

La brume accompagne les ramasseurs © Thomas Cruse.jpg
© Thomas Cruse
La brume accompagne les vacanciers venus ramasser les déchets

Éboueurs en herbe

« J'crois que j'ai pas tout compris », avoue Jérémy d'un air désarmé en tendant à bout de bras deux sacs poubelles plus grands que lui. Sac jaune, sac blanc : « tant qu'à faire on recycle ! », lui montre celui qui répond aux initiales de F-X. François-Xavier fait partie de cette génération qui a grandi sur la neige l'hiver et dans les vagues l'été. Attaché à son terrain de jeu, il a la fibre écologique dans le sang. Un jour, une poignée de riders comme lui décidèrent de fonder l'association des Mountain Riders pour préserver la montagne. Moins de dix ans plus tard, ce sont eux qui donnent des leçons aux grosses stations de ski.

Avec de l'herbe jusqu'aux genoux, il est plus facile de faire équipe © Thomas Cruse.jpg
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Avec de l'herbe jusqu'aux genoux, il est plus facile de faire équipe

Comme celle des Arcs où par cette douce matinée d'été, une trentaine de vacanciers s'apprête à remplir les sacs poubelle des déchets accumulés l'hiver sous les télésièges. F-X est l'organisateur de la collecte. Patiemment, il explique quels déchets pourront être recyclés ou non. PVC des bouchons de bouteille, caoutchouc par exemple. Les dernières instructions sont transmises, on se répartit les télésièges et le départ est donné.

Une première difficulté consiste à repérer ces déchets dans l'herbe abondante. Car plus les années passent, plus les plastiques, emballages, mégots, s'enfouissent et se ternissent. Sans toutefois vraiment disparaître. Et puis il y a les ardoises, cette pierre sombre qui jonche tant de toits savoyards. Pas facile de ne pas confondre sa couleur sombre avec des morceaux de caoutchouc. Car on trouve de tout sur une piste et chacun y va de sa trouvaille : « J'ai une bille », crie une voix jeune. « Moi un destroyer, mais je ne sais pas ce que c'est », lui répond une autre. L'ambiance est bon enfant et les blagues fusent : « Qui est-ce qui a trouvé un portefeuille ? » demande un homme. « Moi, il me manque le pantalon maintenant que j'ai les moufles et le t-shirt » renchérit-on gaiement un peu en contrebas.

 

Avec l'altitude, le relief complique un peu plus la tâche © Thomas Cruse.jpg
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Altitude et relief compliquent un peu plus la tâche

 

Si des pisteurs ou des travailleurs saisonniers mettent la main à la pâte, ce sont essentiellement des familles qui font l'effort de grimper la forte pente pour en scruter minutieusement le sol. Comme ce père, venu nettoyer avec ses enfants, et qui soupire : « peut-être que les gens vont se discipliner ». Les enfants, eux, sont déjà tout acquis à la cause. Certains n'ont d'ailleurs pas attendu l'occasion pour développer une véritable conscience citoyenne. Comme Thomas, 11 ans, conseiller communal près de Lyon, très heureux d'accomplir là un acte citoyen. D'autres ramassent avec plus de simplicité, mais tous débordent d'un enthousiasme étonnant. Et pourtant c'est loin d'être une promenade de santé pour ces enfants dont la plupart n'ont pas dix ans : de l'eau jusqu'aux genoux, dans les herbes hautes trempées de rosée, ils cavaleraient comme dans une chasse au trésor si la pente n'était pas si raide. Même les adultes peinent, mais tout le monde apprécie la ballade. « C'est le côté ludique qui les intéresse », explique une mère. À mi-pente toutefois, le souffle des grands est un peu court et les plus petits commencent à souffrir. Quelques pauses - pour certains dans les bras des parents -, le groupe s'éclate un peu, et l'on repart dans la dernière ligne droite finir de remplir les sacs. Il faut dire que, difficulté supplémentaire, le tracé d'un télésiège est droit et se moque des obstacles, contrairement aux pistes qui zigzaguent autour.

 

Il n'est pas toujours possible de suivre la piste de ski juste sous le télésiège mais au moins les déchets sont alors plus rares
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Il n'est pas toujours possible de suivre la piste de ski juste sous le télésiège mais au moins les déchets sont alors plus rares

 

Une décharge au-delà de tout soupçons

On trouve de tout dans la montagne : des bouts de plastique, un repose-pied de télésiège, des forfaits et les inévitables mégots bien sûr. Mais aussi des planches de ski, des surfs et des gazinières abandonnés sur le lac glaciaire des Combes par exemple. La prise du jour est un pot d'échappement. Un peu tordu et rouillé, mais complet. « J'aurais préféré que ce soit quelqu'un d'autre qui le trouve », marmonne l'heureux élu qui a eu la chance de tomber sur l'engin et qui peine maintenant à le redescendre. Il n'est pas rare que des éleveurs bricolent de tels pots pour alimenter les abreuvoirs de leur bétail. Il les « branchent » ensuite à la montagne afin de recueillir l'écoulement des eaux.

 

Le ramassage des déchets, un sport à hauts risques © Thomas Cruse.jpg
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Le ramassage des déchets, un sport à hauts risques

 

Aussi insolites soient les objets trouvés, au total ce sont plus de 20 tonnes de déchets qui ont été ramassées en 2007 dans 41 stations de ski par 2 500 bénévoles. On est loin des « trois clampins » des débuts, se félicite F-X mais le chiffre a de quoi alarmer étant donné que l'opération est mise en place depuis déjà quelques années. Et le chemin à parcourir est encore long avant de retrouver des stations propres : les ⅔ de ce qui est ramassé reste du matériel d'aménagement. Des câbles, des gaines électriques par exemple. Pendant des années les stations ont abandonnés à la montagne ce qui était trop lourd ou trop volumineux à redescendre. On a ainsi retrouvé une tonne et demi de poutres, bidasses et autre rebus de chantier sur la glace de Tignes, selon F-X. Une époque révolue considère le directeur du domaine skiable des Arcs qui déplore qu'une « pelotte » de télésiège (sur laquelle s'enroulent les lourds câbles) ait été retrouvée l'année dernière. Damien Comandon tient désormais à se démarquer des générations précédentes qui ont été jusqu'à enterrer une gare entière de téléski : « On ne peut plus dire que l'on ne savait pas » ajoute-t-il pour enfoncer le clou.

 

Il ne reste que quelques centaines de mêtres mais ce sont les plus difficiles © Thomas Cruse.jpg
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Il ne reste que quelques centaines de mêtres mais ce sont les plus difficiles

 

Les mentalités changent et les vestiges demeurent...

Un effort louable mais pas rétroactif. Et à mesure que le climat se réchauffe, les stations et équipements fantômes se multiplient. Plus de 3 000 aménagements seraient abandonnés selon Mountain Wilderness, une association internationale de préservation de la montagne à laquelle se sont ralliées des montagnards prestigieux (Sir Edmund Hillary, le vainqueur de l'Everest, en était le président d'honneur). Deux stations de basse altitude ont été démontées l'année dernière par l'association qui a lancé en 2001 le programme « Installations obsolètes : nettoyons nos paysages montagnards ». Dans la foulée, 10 tonnes de câbles, ferraille, tôles, cannettes, skis, pneus et autres débris sont retirés de la fameuse mer de glace, le plus grand glacier de France. Quelques semaines plus tard, 16 autres tonnes de ferrailles et de déchets sont rassemblées en trois jours, dans le Mercantour.
Aux Arcs, au chapitre des débris laissés par les professionnels, les ramasseurs recrutés par Mountain Riders ne parviennent pas à décoller cinq bons mètres carré de green, ce tamis sur lequel pousse la pelouse des golfs. Laissés là à l'abandon et enterrés un peu plus chaque année, la nature repousse sur le plastique. Pistes de ski l'hiver, les Arcs possèdent l'été un golf magnifique au panorama exceptionnel. Un golf écologique s'enorgueillissent les dirigeants de la station.13 000 m3 d'eau sont toutefois dilapidés chaque année pour entretenir ce gouffre financier, largement déficitaire. Et ce ne sont là que 2% des 60 hectares du golf qui sont arrosés, se défend maladroitement la station qui veut jouer la transparence. Quand aux engrais utilisés, ce sont les mêmes que ceux qui sont employés dans l'agriculture biologique. Leur composition est censée « [diminuer] fortement les pertes en lessivage vers les nappes phréatiques ». Deux engrais font pourtant exception. Ce ne serait pas si grave si tout autour du golf des bêtes ne venaient paître, comme en témoignent les nombreuses traces de leur passage.

 

Un dangereux garde-manger

Sous le télésiège, passent des troupeaux en pâture © Thomas Cruse.jpg
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Sous le télésiège, passent des troupeaux en pâture

 

Des milliers de touristes laissent forcément des traces de leur passage. Mais qui songerait en dévalant une piste l'hiver, que les pentes des télésièges puissent voir passer autre chose que des vacanciers. Il suffit pourtant de compter le nombre de déjections animales (3 ou 4 au m2 un peu partout) pour se rendre compte que vaches, moutons, chamois, renards et autres sont légion à se nourrir de nos déchets qui traînent. Y compris tout prêt des immeubles qui bordent les pistes. On a comme ça retrouvé des morceaux de plastique dans des excréments de renard et des mégots dans les intestins d'une truite explique F-X. Même les forfaits sont un danger : avant d'être magnétiques et recyclables, on les collait sur des crochets en fer qui, perdus dans la nature, écorchent les bouches des chèvres. Et que dire des restes de feu d'artifice ou des bouts de verre qui traînent. Pourtant, parmi tous ces débris, il y en a un plus terrible que les autres : le mégot. Dans les derniers 100 mètres sous le télésiège, on en trouve cinq ou six par mètre carré ! Piégés dans un pierrier très difficile d'accès, au milieu des inévitables bâtons que perdent les skieurs, certains sont là depuis des années. D'autres ont encore une belle teinte orange, signe qu'ils sont tombés dans l'hiver. Mais quel que soit leur état, ils baignent presque tous dans les aspérités de la roche où stagne l'eau de pluie, à l'abri du soleil. D'ailleurs, si on les retrouve en si grand nombre, c'est parce qu'ils échouent précisément là où l'écoulement des eaux les mène. Preuve s'il en était besoin, que le filtre des cigarettes ne filtre pas que de la fumée dans sa longue vie (1 à 15 ans avant d'être dégradé).

 

Rencontre insolite du berger (en haut à gauche) et du vacancier © Thomas Cruse.jpg
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Rencontre insolite du berger (en haut à gauche) et du vacancier

Du ski à tout prix ?

Pressées par la rentabilité économique et leurs actionnaires, les stations ont engagé une course folle contre le réchauffement climatique qui s'accommode mal des réflexes écologiques. Le gigantisme est désormais de mise pour sauver le ski : avec 400 000 m3 d'eau, les Arcs s'apprêtent à se doter de la plus importante retenue collinaire conçue pour de la neige artificielle. Un projet tel, qu'il nécessite un « classement grand barrage », selon le magazine de la chambre de commerce et d'industrie de Savoie (N°53, décembre 2006). Mountain Wilderness fustige un véritable gaspillage : chaque année, 95 millions de m3 d'eau sont utilisés pour produire de la neige dans les Alpes. C'est ce que consomme une ville d'un million et demi d'habitants pour la même période... Un enneigement certes moins polluant de nos jours (l'eau pompée est juste refroidie) mais qui consomme une énergie considérable : 25 000 kWh par hectare de piste selon l'association qui évalue les « pertes par évaporation et suintement » de 10 à 30 %. Autant d'eau qui ne profite pas à la montagne. Des travaux pharaoniques pour un résultat qui n'est même pas garanti. Car en admettant que les températures permettent encore aux canons de fonctionner, qui voudra vraiment skier sur des bandes de neige entourées de verdure si le réchauffement se poursuit comme le prévoit le fameux GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, prix Nobel de la paix en 2007). Quelques amoureux de la montagne ont déjà tranché : le chantier du barrage est à peine entamé que des guides de la station évitent déjà les courses qui passent à proximité de cette verrue dans le paysage.

 

Une grande quantité de mégots se concentre dans l'axe du télésiège © Thomas Cruse.jpg
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Une grande quantité de mégots se concentre dans l'axe du télésiège

Pourtant, le premier pas est fait.

Si la prise de conscience écologique des stations est récente, considère Mountain Riders, elle est très positive. « On est au début, ça ne fait même pas deux ans que les stations s'y mettent sérieusement », constate F-X qui explique : « ça fait partie d'une prise de conscience globale du développement durable ». D'ailleurs, la démarche de l'association encourage clairement les petits pas nombreux plutôt que le tout-écologique : « bilan carbone » ou guide de « l'éco-évènement » sont autant d'outils mis à la disposition des professionnels de la montagne. L'idée est d'être pédagogue tout en donnant « une image fun de l'écologie ». Tout l'inverse des adeptes d'une action radicale comme José Bové et les OGM par exemple. Et force est de constater que les résultats sont là : des ampoules à faibles consommation aux panneaux solaires en passant par le tri des déchets, la station est en train de changer et a entamé une démarche de certification en « management environnemental » (ISO 14001).


Une jument en liberté accompagne la dernière ligne droite © Thomas Cruse_0.jpg
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Une jument en liberté accompagne la dernière ligne droite

 

Combien d'années ?

Une canette d'aluminium met 100 à 500 ans à se dégrader alors qu'elle est entièrement recyclable. L'emballage d'une barre de céréales : 100 à 450 ans, non recyclable. En revanche une pelure de fruit est biodégradable. Seulement il lui faudra entre trois et six mois pour disparaître totalement. Non recyclables, les papiers de forfaits sont aussi extrêmement résistants : ils peuvent traîner entre 100 et 500 ans dans la nature. Mais c'est la bouteille plastique, parfaitement recyclable elle, qui bat tout les records. Au mieux elle se dégradera en un siècle, au pire ça lui prendra un millénaire... Enfin, petit mais costaud, le mégot peut résister jusqu'à 15 ans à l'épreuve du temps. (source : Mountain Riders)

 

Sous le télésiège, une mère et sa fille © Thomas Cruse_0.jpg
© Thomas Cruse
Sous le télésiège, une mère et sa fille

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