Il y a un an, la digue-promenade de Wissant, vieille de seulement
quatre ans cède. La commune et l'Etat s'étripent pour savoir qui paiera
les dégâts. Pendant ce temps, le sable quitte la baie -située entre le
Cap Blanc-Nez et le cap Gris-Nez. La mer gagne sur tout le littoral. De
nombreuses études ont pourtant tiré la sonnette d'alarme. Les pouvoirs publics restent
sourds. La moitié du village pourrait disparaître sous les eaux si rien
n'est entrepris pour retenir les flots.
Wissant, Pas-de-Calais, 1200 habitants. Une immense plage de sable, des
baraques à frites, des touristes belges dans leurs cirés et la
meilleure vue du coin sur les falaises anglaises les jours de beau
temps.
Sauf que depuis un an, la vue sur les falaises de craie est
bouchée par d'énormes blocs de pierre. Des blocs posés pêle-mêle, en
catastrophe, sur la digue-promenade pour empêcher les vagues
gigantesques d'emporter les bâtiments du front de mer.
En mars 2007, de grandes marées conjuguées à des vents violents ont
détruit la digue. Des images spectaculaires qui avaient attiré les
caméras de télévision. François Guennoc habite sur la digue. Il avait
assisté au spectacle et avait été très impressionné. (Voir la vidéo.)
La carte postale du Pas-de-Calais en a pris un coup. L'immobilier
aussi. Les pancartes "à vendre" fleurissent au rythme des fissures qui
craquellent la digue. Les naïfs, prêts à investir dans une vue sur mer,
se font de plus en plus rares. "C'est sûr, il y a une réticence à
acheter sur la digue actuellement. C'est lié à sa destruction",
confirme Sarah Williams, agent immobillier.
Le hic, c'est que la digue n'avait que quatre ans. La précédente avait
tenu un siècle. Et la nouvelle n'est pas prête de voir le jour. "La
commune s'est endettée jusqu'en 2021. On doit encore 800 000 euros", se
désole Claude Delliaux, le maire.
Faire appel à l'Etat? Pas si facile. Le maître d'oeuvre de la digue c'est le Service maritime de
Boulogne et Calais (SMBC), un service de l'Etat. La commune a entamé une action en justice contre cette administration: elle lui reproche d'avoir
construit la digue à la va-vite. "Il n'y a pas eu d'études de sol",
assène Claude Delliaux, sûr que la digue a cassé de l'intérieur, sous
la pression d'eaux d'infiltration. L'ingénieur du SMBC rétorque qu'il
avait alerté la commune: il fallait réensabler au pied de la digue. Les
palplanches étaient découvertes. Yvonne Battiau-Queney, géographe,
soutient que "la catastrophe était prévue: la pente de la digue était
trop forte, les vagues venaient la frapper de front. C'était une
aberration."
Infiltrations, alertes qui n'ont pas été entendues, mauvaise
construction, manque de concertation, chacun se fend de sa petite
explication sur les causes du désastre, sur fond d'expertise et de
procédure judiciaire.
Erosion
Des gesticulations qui occultent un problème bien plus grave: l'érosion galopante de la baie.
Autrefois, Wissant était réputée pour ses dunes de sable, derrière
elles se tenait le village. Aujourd'hui, elle a les pieds dans l'eau.
Deux heures avant la pleine mer, il ne reste déjà plus de sable sec. Le
niveau du sable n'a jamais été aussi bas depuis l'âge de bronze (il y a
3000 ans). On le voit aux tourbes qui ressortent à certains endroits de
la plage.
G.C.
La tourbe devant la dune d'Aval.
Alors que tout le monde a les yeux rivés sur la digue qui part en
lambeaux, la dune située à son extrémité est réduite à un gros tas de
sable. Et derrière, sous le niveau de la mer: toute une zone
résidentielle. La mer risque de contourner ce qu'il reste de la digue
et d'envahir cette zone.
G.C.
Vue aérienne de Wissant. Il ne reste aujourd'hui plus qu'une quarantaine de mètres entre les habitations et la mer. Contre 250, il y a 20 ans.
Il y a vingt ans, cette dune (dite d'aval) faisait 250 mètres. Il en
reste à peine une quarantaine. Personne ne s'en inquiète vraiment.
Pourtant, elle part très vite : "Lors de la dernière tempête, elle a
perdu 5 mètres", affirme Jean Renard, qui vit juste derrière.
L'eau gagne de tous les côtés, la digue serait l'arbre qui cache la
forêt: "Il y a un quart du village qui est susceptible d'être
englouti", assure Olivier Beaulieu, garde-nature, "et rapidement". "Il
suffirait d'une succession de tempêtes violentes pour emporter la
digue", assure Francis Amédro, géologue au CNRS. "Le processus serait
très rapide", ajoute Olivier Beaulieu.
Et on le sait depuis longtemps. Une étude avait été commandée par la
Région en 1990. (Voir photo). Trois chercheurs avaient planché pendant
trois ans sur l'érosion dans la région, en collaboration avec l'Ifremer
. Elle avertissait sur les graves problèmes d'érosion à Wissant. Philippe Clabaut faisait partie de l'équipe. A l'époque personne ne l'avait vraiment écouté.
L.F.
Le rapport a été publié en 1990.
G.C.
Le rapport a été signé par le président de la Région Nord-Pas-de-Calais. Aujourd'hui, personne ne se souvient de ce volumineux travail à la Région.
"Tout
était écrit", déplore Francis Amédro. Editée à 1000 exemplaires et
distribuée à toutes les collectivités, l'étude a sombré dans l'oubli.
Tous ceux que nous avons interrogés n'en avaient pas connaissance. Elle
a même disparu des archives de la Région.
Le sable part de Wissant. Pourquoi? Là encore, chacun a son
explication. José Huleux, pêcheur à Calais lance: "Il y a eu des
extractions de sable au large de Wissant dans les années 80
(extractions réalisées illégalement selon lui, NDLR). A l'époque, on
avait alerté l'opinion. Si on enlève le sable, la mer, elle le
reprend,là où il y en a pour reboucher le trou : à la côte." Une
hypothèse que relaie Yvonne Battiau-Queney, géographe : "Dans les
années 70-80, il y avait trop de sable. Il envahissait les rues. Alors,
on l'enlevait au bulldozer et on le vendait. Seulement, on a cassé
l'équilibre entre la dune et la plage. Le sable qu'on a enlevé
alimentait la plage."
Pour Francis Amédro, il ne faut pas chercher si loin. Le phénomène est
naturel. Ce sont des cycles. "Depuis plusieurs années, on assiste à une
succession d'étés pourris. Normalement, c'est à cette période que le
sable se dépose après avoir été enlevé par les courants en hiver. Là,
il est remué par les vagues. Du coup, la plage ne se réengraisse pas
pour arriver à l'équilibre."
En 2005, le Syndicat mixte de la Côte d'Opale rendait une étude prônant
le réensablement de la baie. Un travail qui a coûté 500 000 euros. Il
n'a pas été suivi d'effets.
Pour Olivier Lazzarotti, chercheur en géographie à l'université d'Amiens les pouvoirs publics préfèrent faire l'autruche.
En attendant, un projet immobilier a vu le jour sur le front de mer. Là
où l'érosion est la plus forte. Sans se démonter, le maire assure : "Je
ne vois pas le danger".
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